à propos des groupes de travail

SE LAISSER TRAVAILLER PAR LA PSYCHANALYSE

Le mardi 27 juin 1882 dans la matinée, au laboratoire. Freud écrit : « Ma douce fiancée, J’arrache ces quelques feuillets à mon cahier de travail pour t’écrire pendant que mon expérience se poursuit. J’ai volé une plume sur le bureau du professeur (un renvoi précise qu’il s’agit d’Ernst Wilhem von Brücke (1819-1892), professeur de physiologie à l’Université de Vienne et directeur de l’Institut de Physiologie). Les gens, autour de moi, s’imaginent que je fais des calculs relatifs à mon analyse ; quelqu’un vient de me faire perdre 10 minutes. A côté de moi un stupide médecin de dispensaire est en train d’examiner une pommade encore plus stupide pour savoir si elle ne contient pas quelque chose de nuisible à la santé. Devant moi, dans mon appareil, quelque chose cuit et des bulles de gaz bouillonnent, dont je dois m’occuper. Tout cela nous prêche une fois de plus à la résignation et l’attente ; les deux tiers de la chimie consistent en attente, l’existence aussi probablement, et ce qu’il y a de meilleur, c’est ce que l’on s’accorde à soi-même, en cachette, comme je le fais en ce moment …/… Je voulais ajouter quelque chose, mais un sot intégral, mon voisin, m’a entraîné dans une conversation relative à un sel de mercure. Maudit soit-il ! …/… Et voilà que tu me rends paresseux, ma petite Martha. Je travaille toute la journée, c’est vrai, mais le soir je me sens tout à fait incapable de jeter un coup d’œil sur un livre. Je n’aime pas les œuvres poétiques ; je connais un beau poème que je vis moi-même et m’incline profondément devant toute haute science en disant : « Altesse, je demeure votre plus humble serviteur, dévoué et respectueux, mais ne m’en veuillez pas. Vous ne m’avez jamais considéré avec amitié, jamais dit une parole consolante. Vous ne répondez pas quand je vous écris, vous n’écoutez pas quand je parle. Je connais une autre dame à qui je suis plus cher qu’à vous, qui me rend au centuple ce que je fais pour elle et qui n’a qu’un seul serviteur et non des milliers comme vous. Vous comprendrez que maintenant je me consacre à cette autre dame si peu exigeante, si gracieuse. Conservez de moi un bon souvenir jusqu’à ce que je vous revienne. Il faut que j’écrive à Martha. » extrait de Correspondances 1873-1939 de Freud.

Comment chacun se laisse travailler par la psychanalyse ? Certes, Freud n’était pas psychanalyste en 1882. Ce qu’il nous transmet par le texte de cette lettre, c’est son vécu à un moment de la journée, la matinée, dans un endroit de travail, un laboratoire, avec d’autres personnes, des collègues se trouvant là à ce moment-là pour un travail identique, des expériences pour la recherche médicale.

L’attente, Lacan nous le dit à sa façon : « hâtez-vous de ne pas comprendre », concernant ce qui se passe dans les séances avec les analysants. Se laisser travailler implique le temps, l’acceptation de ce qui vient pendant ce temps, l’attente qu’il y vienne quelque chose, à notre insu, à accepter ce qui vient pour s’en emparer et continuer à cheminer… et chemin faisant, des associations se font.

«Attendere», c’est « être attentif » à ce qui vient, y porter attention pour tendre vers autre chose, vers quelque chose de nouveau. Il s’agit donc de patienter, d’avoir de la patience, d’être prêt à accueillir ce qui vient. Dans « se laisser », il y a une idée, peut-être pas de soumission, Freud dit de « résignation » mais une idée d’être en creux, dans une certaine disponibilité pour accueillir ce qui vient.

En réunion de travail porté par la psychanalyse, le chemin peut se faire de cette place, se laisser creuser par ce qui est entendu de l’autre, par ce qui est lu des textes étudiés. Chacun à son tour, prend la parole pour dire comment il a été travaillé par la lecture qu’il a faite, par ce qu’il vient d’entendre de l’autre participant, parler de son propre cheminement. Y être subjectivement dans ce travail, avec sa présence, avec son état du moment. Associer avec ses certitudes, ses incertitudes du moment… ce qui nous fait sortir de réunion, très satisfaits ou très frustrés, très déstabilisés par les incompréhensions, par les compréhensions insuffisamment nouées, liées entre elles, … mais qui permettent de continuer les lectures pour de nouvelles avancées subjectives, cliniques, théoriques.

Se laisser travailler c’est accepter le savoir que l’inconscient nous transmet des lectures, des paroles de l’autre, tel quel, avec ses manques, ses failles, ses incompréhensions… Lacan, dans « l’envers de la psychanalyse » évoque le savoir de l’analyste comme un savoir sans savoir, qui s’acquiert en entendant celui qui est en position de sujet, un mi-dire, ce qui apparaît et disparaît, une énigme « débrouillez-vous avec comme vous pouvez ». Les énigmes se dissolvent au fur et à mesure de l’avancée du travail pour repartir vers de nouvelles créations. Si l’on pense à la situation psychanalytique, ne peut-on pas penser de la sorte le participant à un groupe de travail porté par la psychanalyse ? Lacan, dans le séminaire sur les écrits techniques dit que commenter un texte analytique c’est comme faire une analyse. En groupe de travail comme dans un cartel, nous sommes, je pense, tour à tour en position d’analyste et d’analysant.

Certes, les projections imaginaires entre les participants sont inévitables et des stratèges de défense sont mis en oeuvre. Freud nous fait part de ses projections sur son stupide collègue en train d’examiner une pommade encore plus stupide et sur les gens qui s’imaginent qu’il fait des calculs.

Parler, parler, pas pour ne rien dire … parler de ce qui est là, à ce moment-là, … tenter, peut-être, de combler … un vide, un manque … de n’avoir pas, peut-être, suffisamment travaillé avant la réunion, de n’avoir pas suffisamment compris… pour transmettre, en son nom propre, quelque chose au groupe de ce qui le réunit… être dans ses petits souliers… compter sur l’autre, le sujet supposé savoir, pour se nourrir… pour s’encourager à travailler… besoin de sens… soif de sens

Parler en cartel ou en groupe de travail porté par la psychanalyse hors d’une place de sujet, ce peut être d’une place de celui qui sait (l’universitaire), dont Freud dit qu’il ne lui répond pas et ne l’écoute pas, d’une place dont le savoir de l’Autre fait jouir (l’hystérique), ou bien encore d’une place dont la parole fait loi (le maître)… c’est l’envers de la psychanalyse… Et cela peut faire séparation dans un groupe de travail.

J’aurais aimé écrire que « se laisser travailler » n’était pas de l’ordre du « tripalium », d’un outil de torture mais ce serait, pourtant, sans compter la pulsion de mort (la répétition, les résistances) parfois à l’œuvre. « Se laisser travailler » a une autre connotation que « travailler » qui, d’emblée, renvoie à une production. « Se laisser travailler » est de l’ordre de l’inconscient, une production orale ou/et écrite peut venir de surcroit. Notre travail analytique nous a appris à être en lien avec notre inconscient et c’est à partir de cela que nous continuons à être et à être psychanalyste pour certains.

Se laisser travailler par la psychanalyse participe de l’engagement du psychanalyste pour la psychanalyse. Les cartels, par le petit nombre de ses participants, permettent, Lacan le dit en 1956 dans « situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste » aux « petits souliers », aux « insuffisants » de pouvoir prendre, peu à peu, la parole sans trop prendre de risque et devenir, peu à peu, peut-être, les « bien-nécessaires » qu’il souhaitait dans son école, pour éviter qu’il n’y ait que des suffisants, « grade unique de la hiérarchie » dit-il, à ce moment-là.

Ce travail du Un par Un, participe à la formation de l’analyste, pour l’avancée de la psychanalyse en dedans mais aussi en dehors des associations psychanalytiques.

Martine GLOMERON-de BRAUWER, le 11 octobre 2014